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L’avenir incertain des exilés de la « jungle » de Calais

La destruction du bidonville de Calais doit commencer aujourd’hui. En dépit des conditions d’existence indignes, une vie de village s’est constituée au sein du campement, basée sur la solidarité. Les réfugiés doutent de l’avenir que leur réserve le plan gouvernemental de démantèlement.

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Calais (Pas-de-Calais), envoyé spécial.
«Nous allons tous être dispersés. Nous avons quitté nos pays pour fuir la souffrance et ça aussi c’en est une. Mais si, par chance, nous parvenons à être de nouveau réunis, ce sera pour continuer à témoigner. » Tarek est un grand homme à la peau noire, d’une trentaine d’années. Ce lundi 17 octobre, il répond aux questions du public venu assister, dans les locaux de la bibliothèque de Calais, à la pièce To Be or Not. Une petite forme théâtrale créée à la suite d’un stage proposé aux habitants du plus grand bidonville d’Europe par le Secours catholique et la Compagnie de la Porte au trèfle. Dix-sept d’entre eux y évoquent leur parcours d’exil. Ils sont soudanais, érythréens, afghans, iraniens et sur scène ils forment un seul peuple, une famille, une nation nouvelle. L’histoire commune, c’est l’exil, le territoire, la « jungle » de Calais.
 
Quelques jours avant la destruction annoncée de ce campement créé par l’État à la fin de l’hiver 2015, l’atmosphère, au milieu des baraques de fortune, est chargée d’un nuage d’incertitude. Le temps semble s’être arrêté dans ce lieu habituellement en permanente ébullition. On attend que le jour vienne. Le jour où ceux qui ont tout abandonné et qui ont tout reconstruit ici devront à nouveau renoncer à tout. 
Malgré des conditions de vie indignes, ces lieux représentent, pour beaucoup, la communauté reconstituée, des amitiés et la solidarité retrouvées. Le souvenir des violences policières qui ont entaché le démantèlement de la partie sud du bidonville, en mars dernier, est encore dans tous les esprits. Chacun oscille entre peur, incertitude et espoir.

Devant sa cabane, Ibrahim tient sa tête dans une main, dans l’autre une note, traduite dans plusieurs langues, qui a été distribuée aux exilés le week-end dernier. Il est abattu. Personne ne sait de qui elle émane. Le texte prévient que des bus vont arriver, qu’il faut s’engager à demander l’asile en France pour pouvoir y monter et être conduit dans un centre d’accueil et d’orientation (CAO). Il indique également qu’en cas de refus on peut être arrêté et expulsé vers son pays d’origine. De quoi ajouter de l’angoisse à l’inquiétude.

Certains se cachent en espérant passer en Angleterre

Le gouvernement affirme pourtant, dans un communiqué, tout mettre en œuvre pour que « chaque personne présente sur la “lande” de Calais, au terme d’une information claire, se voie proposer une mise à l’abri humanitaire sur notre territoire dans le respect de ses droits établis, et un accompagnement correspondant à sa situation individuelle ». À bien des égards, le communiqué ne convainc pas. Khan Zaman discute, non loin de là, avec deux amis aux abords d’un bar construit de planches, de tôles et de bâches dans une des ruelles principales du bidonville. « Je vais aller à Paris, indique-t-il. Je ne suis pas le seul mais certains disent qu’ils reviendront ici. Pas moi. » Ce jeune et grand Afghan souhaite demander l’asile en France, mais refuse de monter dans les bus. Il n’a pas confiance. « De nombreuses personnes sont déjà parties de leur propre initiative, commente François Guennoc, de l’Auberge des migrants. Certains se cachent en espérant rapidement passer en Angleterre. Des activistes préparent déjà l’ouverture de nouveaux squats. » La « jungle », de plus, n’est pas seulement habitée par de potentiels demandeurs d’asile. De nombreuses personnes ayant obtenu le statut de réfugiés n’ont pas trouvé de logement, ni de travail et ont rejoint le bidonville. On trouve aussi ceux qui ont été déboutés de leur demande de protection et qui se retrouvent privés de tout droit. Dans les deux cas, les CAO ne seront certainement pas leur destination finale. Mais dans leur grande majorité, les habitants de la « jungle » sont des « dublinés ». C’est-à-dire des personnes qui, selon le règlement de Dublin, ne peuvent pas demander l’asile dans un autre pays de l’Union européenne que l’Italie ou la Grèce, où ils ont laissé leurs empreintes digitales en débarquant sur le continent. Eux non plus n’imaginent pas être placés dans un CAO. « Je ne monterai pas dans les bus, explique Max, agenouillé dans une cabane où il partage le thé en bonne compagnie. Je suis “dubliné” en Italie. Depuis qu’on nous propose d’aller dans des CAO, plusieurs amis à moi ont accepté de partir vers Marseille ou ailleurs. Ils ont tous été reconduits à la frontière. » Le 19 septembre, Bernard Cazeneuve, dans une note adressée aux préfets, faisait le constat accablant du manque de places en centres d’accueil pour demandeurs d’asile et avouait qu’il manquait 3 000 places en CAO, sur les 9 000 qu’il jugeait nécessaire de créer dans le cadre du démantèlement du bidonville. Il demandait alors aux autorités préfectorales d’accélérer les procédures d’éloignement. Dans ces conditions, même si pour beaucoup d’entre eux le Royaume-Uni ne représente plus l’eldorado tant convoité quelques mois en arrière, les exilés espèrent passer au plus vite en Angleterre, quitte à prendre plus de risques.

« Les CAO ne sont pas des structures adaptées aux mineurs isolés »

Parmi ceux qui partagent le thé avec Max, deux adolescents viennent d’arriver d’Égypte, sans aucun adulte pour les accompagner. De nombreux mineurs sans famille vivent encore dans le camp. Malgré la pression exercée par les associations à leur sujet, ces derniers ne sont pas moins concernés par l’opacité du plan gouvernemental. « France terre d’asile en a comptabilisé 1 300 mais ils ne les ont pas localisés », s’inquiète François Guennoc. « Il ne faut pas qu’ils montent dans les bus, prévient, pour sa part, Orsane Broisin, avocate de la Cabane juridique installée dans le bidonville. Les CAO ne sont pas des structures adaptées à la vulnérabilité des mineurs isolés. » Ce lundi-là, des dizaines d’entre eux, sous la pluie, s’agglutinent devant les grilles du centre d’accueil provisoire installé avant

l’été dans de grands containers blancs encerclés de grillages. Ils espèrent pouvoir bénéficier du processus de réunification familiale outre-Manche prévu par le règlement de Dublin. Mohamed, un adolescent sauvé, à la mi-août, par l’équipage de l’Aquarius au large de la Libye, a rejoint la « jungle » depuis déjà plusieurs semaines. Il se mêle à la cohue pour présenter une photo où il apparaît en compagnie de son frère, déjà en Angleterre. « Il faut qu’il prouve sa filiation, puis que le parent habitant en Grande-Bretagne fasse la demande de réunification en y joignant son titre de séjour », explique, de l’autre côté du grillage, Jehan, un interprète employé par France terre d’asile. Autant dire qu’ils seront une toute petite minorité à pouvoir accéder à ce dispositif, que le gouvernement vient de demander aux Britanniques d’accélérer pour s’extirper cette aiguille du pied.Dans ce climat d’incertitude, les bénévoles des associations continuent d’être présents quotidiennement mais, depuis quelques semaines, leur rayon d’action devient très limité. La police leur interdit de faire entrer dans le bidonville du nouveau matériel de mise à l’abri. De nombreux militants venant des pays limitrophes sont empêchés d’entrer en France. Et pour ceux qui comptent être présents le jour du démantèlement, le préfet demande aux associations de lui transmettre des listes.

« J’ai choisi pour ma vie lorsque j’ai fui la guerre »

Une des dernières actions symboliques qui font le ciment du peuple de la « jungle » est érigée sur une immense colline de sable, derrière la baraque où Max et ses amis partagent leur thé. C’est une immense tour de bois et de tissus. Sur une des planches qui ont servi à son édification, on peut lire : « I love humanity ». C’est un beffroi construit par un groupe d’architectes solidaires. Ils expliquent que 56 de ces édifices traditionnels érigés dans le nord de la France et en Belgique sont protégés par l’Unesco. Ce 57e représente « la liberté de la communauté et son droit à l’autodétermination », comme l’ont garanti les 56 autres, il y a quelques siècles, face à la domination féodale et religieuse. Aujourd’hui, c’est un lieu de rassemblement pour les habitants de la « jungle » et leurs soutiens. « Je ne fais aucune confiance au plan du gouvernement, confie Catherine Stevenart, une bénévole active dans le camp depuis le début. Lors du démantèlement de la partie sud, les policiers promettaient aux gens qu’ils ne seraient pas séparés, mais quand les exilés montaient dans les bus, ils apprenaient qu’ils étaient orientés dans des centres différents. » Pour tenter d’accompagner les habitants du bidonville dans ce gigantesque brouillard d’incertitudes, hier, une cinquantaine d’avocats volontaires circulaient dans les allées, feuilles blanches et stylos en main. Il s’agit de faire remplir aux exilés des formulaires clarifiant leur situation et qu’ils pourront présenter aux associations en charge des CAO où ils seront accueillis. Ou de permettre à ceux qui risquent de se faire arrêter par la police de revendiquer tout de suite leur droit à un avocat et de préciser rapidement leur statut actuel.

« J’irai là où ils veulent que j’aille, confie Ismaïl, devant la porte de la cabane de Max, l’échine courbée par la fatalité et la fatigue. Je ne peux pas choisir le pays où je trouverai refuge. J’ai choisi pour ma vie lorsque j’ai fui la guerre, mais là on ne me laisse pas la liberté de choisir. »

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Tag(s) : #Immigration, #Exilés, #Reportage, #Calais
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