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Avec les passeurs solidaires de la Roya

Plusieurs mobilisations contre le délit de solidarité étaient organisées à l’occasion du jugement de Cédric Herrou, attendu ce vendredi. Reportage sur les traces de militants toujours actifs.

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Ce vendredi matin, à 8 h 30, ils sont plusieurs centaines à s’être donné rendez-vous sur le parvis du palais de justice de Nice pour soutenir Cédric Herrou. Le tribunal doit statuer sur le sort de cet agriculteur de la vallée de la Roya, contre qui le procureur de la République à requis, le 4 janvier dernier, une peine de huit mois d’emprisonnement avec sursis. On lui reproche de s’être largement investi dans l’immense mouvement de solidarité avec les exilés bloqués à la frontière franco-italienne, en les hébergeant ou en leur permettant de passer en France pour y demander l’asile. Ce rassemblement, à Nice, est aussi le point d’orgue d’une semaine de mobilisation nationale contre le délit de solidarité (lire encadré ci-dessous). Mais ces derniers jours, dans le département des Alpes-Maritimes, les acteurs de la solidarité n’ont pas uniquement travaillé à l’organisation de cet événement. Ici, on est en permanence sur le qui-vive. La « délinquance solidaire » est devenue un état permanent.

La semaine a commencé par un drame. Dimanche 5 février au matin, un jeune Africain emprunte la voie de chemin de fer pour entrer en France. Vers 7 heures, il est percuté par un train et meurt sur le coup. C’est le septième, depuis l’automne, à périr ainsi en tentant de franchir la frontière. Un peu plus tard, dans la soirée, trois mineures isolées prennent le train à Vintimille en direction de Breil-sur-Roya. La gendarmerie est sur le quai d’arrivée. Si elles se font arrêter ici, elles seront raccompagnées en Italie. La gare de Breil est un « point de passage autorisé ». C’est-à-dire un lieu considéré comme poste frontière, d’où les autorités peuvent renvoyer les personnes en leur opposant un simple avis de refus d’entrée. Cédric Herrou monte dans le train pour les accompagner vers d’autres stations plus hautes dans la vallée. En cours de route, les gendarmes appellent Cédric sur son téléphone portable. Ils le préviennent qu’ils vont être interpellés à la prochaine gare. L’agriculteur négocie pour que les jeunes filles soient prises en charge par l’ASE et obtient gain de cause. Il sera, pour sa part, conduit au commissariat, mais cette fois comme simple témoin.

Un véritable ping-pong humain...

Le lendemain, dans la soirée de lundi, plusieurs militants associatifs se réunissent pour la troisième fois afin de finaliser l’organisation de la journée de vendredi. Ils se retrouvent, à Nice, dans le local d’Habitat et Citoyenneté. Hubert Jourdan est le responsable de cette structure qui cherche des solutions d’hébergement pour les réfugiés qui sont parvenus à passer la frontière. Il se prépare, pour sa part, à se rendre à Paris en compagnie de Pierre-Alain Mannoni, un autre « passeur citoyen » contre qui le parquet à fait appel de son acquittement, le 6 janvier dernier. Tous devaient intervenir, jeudi matin, place de la République, lors du rassemblement contre le « délit de solidarité ».

Après la réunion, Sylvain, un des membres de Roya citoyenne, rentre chez lui, à Libre, dans les montagnes transfrontalières. Au petit matin, mardi, son beau-fils débarque. Un exilé tunisien s’est blessé, cette nuit, en fuyant un contrôle de police. Ceux qui l’accompagnaient ont été reconduits à Vintimille. Le villageois décide de le conduire à l’hôpital le plus proche. Dans la même matinée, Cédric Herrou et Mireille Damiano, avocate, se rendent à Vintimille. Ils viennent chercher trois mineurs érythréens non accompagnés. Cédric les connaît bien, il les a récemment hébergés chez lui et avait fait en sorte qu’une requête d’assistance éducative soit déposée pour eux. Les trois enfants ont d’ailleurs été acceptés dans un foyer niçois et disposent, depuis le 4 janvier, de papiers le prouvant. Mais, lors d’un contrôle de gendarmerie, ils ont été conduits à la police aux frontières (PAF) de Menton. En dehors de tout cadre légal, les agents les abandonnent alors sur une route en direction de Vintimille. Et voilà que les carabinieri italiens les interpellent à leur tour… Les trois enfants montrent leurs papiers de prise en charge en France. Résultat : ils sont renvoyés à la PAF de Menton, qui les fait monter dans un train… en direction de Vintimille. Un véritable ping-pong humain. Consternée, Mireille Damiano dépose, mardi en fin d’après-midi, une plainte contre X pour délaissement d’enfants.

Cette situation ubuesque illustre parfaitement les conclusions du rapport rendu mercredi 8 février par Amnesty International. « Conséquence extrême de cette logique de contrôle, les autorités ont déjà renvoyé en Italie des enfants qui étaient pourtant protégés et pris effectivement en charge par l’aide sociale à l’enfance (ASE) en France », pointe par exemple l’ONG. Qui dénonce aussi l’impossibilité faite aux exilés de demander l’asile et de multiples violations des droits humains dont se rend coupable l’État français à la frontière franco-italienne.

Une entorse à la loi sciemment commise par la police française

Sylvain conserve d’ailleurs chez lui une preuve d’entorse à la loi sciemment commise par la police française. Un faux en écriture sur un avis de refus d’entrée qu’il a récupéré après avoir été interpellé avec des exilés à bord de son véhicule. Il y est inscrit que les personnes qu’il aidait ont été arrêtées en gare de Breil-sur-Roya. Pas avec lui dans sa voiture. Une façon de permettre leur reconduite à la frontière, sans la mise en place d’une procédure légale.

Mais ce mercredi n’est pas seulement marqué par la sortie du rapport accablant d’Amnesty International. Les militants de la solidarité ont un autre rendez-vous encore : le procès de Ben. C’est la troisième audience à laquelle ce jeune photographe indépendant est convoqué. Il est accusé d’outrage à agent de police et d’appel à la rébellion. Venu de Toulouse, il s’est fait interpeller, au mois d’août dernier, alors qu’il avait photographié une manifestation d’exilés ayant forcé les barrages à la frontière. Le photographe avait refusé d’effacer ses clichés et de donner son appareil aux policiers. Deux agents s’étaient fait mal au doigt et au dos en lui passant les menottes. En fin de journée, on apprend que le procureur requiert contre lui 80 « jours-amendes ». C’est-à-dire 800 euros transformables, par tranche de 10 euros impayés, en jours d’emprisonnement. Il sera fixé sur son sort le 3 mars. Parmi ses soutiens, deux autres « délinquants solidaires » qui seront, eux aussi, bientôt jugés. Félix le sera en Italie, le 16 février, et René, militant communiste, passera devant le juge en compagnie de trois camarades de la vallée de la Roya, le 16 mai (voir notre édition du 10 janvier 2017).

Pas de repos pour les « délinquants solidaires ». Dans la nuit de mercredi à jeudi, le téléphone de Cédric Herrou sonne. Trois mineurs isolés se cachent aux abords de la route qui monte vers Breil-sur-Roya. Trois autres viennent de se faire interpeller. L’agriculteur appelle la gendarmerie. On lui promet que les enfants ne seront pas remis à la PAF, qu’il peut dormir tranquille et qu’ils seront remis à l’ASE. Mais au matin, on l’informe qu’ils ont bien été reconduits à Vintimille. Ils seront plusieurs centaines, ce vendredi, à se rassembler à Nice pour exiger que la France cesse son acharnement criminel contre les exilés et ceux qui les aident. Et Cédric Herrou d’asséner : « Nous irons jusqu’au bout, et même plus loin. »

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Tag(s) : #Immigration, #Exilés, #Reportage, #Société et solidarité, #Frontière italienne

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