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À la veille du scrutin, reportage auprès d’habitants d’un petit bourg cévenol. Ils se disent partagés entre les promesses trahies et l’état d’urgence, et n’attendent pas de miracle de cette élection…

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Sumène (Gard), envoyé spécial.

Marie-George, la canne à la main, peine à marcher dans l’étroite ruelle qui la ramène chez elle. Il fait froid et elle a oublié son gilet. « Ah bon ? Il y a une élection ce week-end ? » s’étonne cette ouvrière retraitée des traditionnelles usines de chaussant qui assuraient, jusque dans les années 1990, la prospérité des Cévennes méridionales. Elle a 80 ans passés. « Je ne lis pas les journaux. Je regarde surtout la télévision. Ils n’ont pas dit qu’il fallait aller voter… »

Néanmoins, deux jours avant l’ouverture du scrutin, vendredi, à Sumène, pour la plupart le rendez-vous citoyen est noté. On pense, cependant, à ce premier tour des élections régionales non sans un certain désenchantement. « J’irai voter, oui, acquiesce Raymond, la casquette bien enfoncée et la baguette sous le bras. Mais je ne m’attends à rien de bon. Ce pays est en pleine déconfiture et la vie toujours trop chère pour les retraités. »

Joël ne cache pas sa déception des gestionnaires en place

Le village est situé dans le Gard, à une heure de voiture, au nord de Montpellier. On y compte un peu plus de 1 400 inscrits sur les listes électorales. Haut lieu de la résistance lors de l’occupation nazie – Lucie et Raymond Aubrac y ont habité un temps –, bastion historique de la gauche, le chômage y atteint aujourd’hui presque 15 % et l’abstention, depuis des années, est devenue la grande gagnante, dépassant les 40 % lors du dernier scrutin départemental. Quant à l’extrême droite, ses résultats ont explosé. En six ans, le parti de la famille Le Pen est passé de 6,6 % des suffrages, lors des européennes de 2009, à 29,9 % au printemps.

« Ma sœur s’est présentée sur la liste du Front national, avoue gêné Joël, derrière le comptoir d’un troquet du centre du village. Je l’adore, mais je lui ai dit qu’elle n’aurait jamais ma voix. Je vote habituellement socialiste, mais là, le candidat de droite est un gars du coin et vu ce que fait le maire actuel, je vais peut-être essayer autre chose. » À 47 ans, ce garçon de café n’a jamais manqué à son devoir de citoyen, mais au niveau local comme au niveau national, il ne cache pas sa déception des gestionnaires en place. « Je suis complètement dégoûté de la politique, continue l’homme. J’ai failli m’abstenir. » Et d’ajouter : « Avec ce qui s’est passé à Paris, je crois que beaucoup ne se déplaceront pas. Les gens ont peur. » De l’autre côté du comptoir, un client le contredit, il veut croire au contraire que ces événements auront l’effet d’un électrochoc.

En tout cas, les carnages parisiens sont dans tous les esprits. « Le gouvernement aurait pu faire ce qu’il fait aujourd’hui depuis longtemps ! » lâche Christine. Elle s’apprête à prendre sa voiture pour descendre à Ganges, à quelques kilomètres. Le vendredi, c’est jour de marché. Cette quinquagénaire au chômage s’est installée dans la petite bourgade cévenole il y a peine deux mois. C’est ce qu’on appelle une néorurale. Ici, le groupuscule xénophobe et violent, un temps allié du parti Bleu marine, la Ligue du Midi, qualifie ces étrangers de l’intérieur de « rabas ». « Blaireaux » en occitan. Les assimilant à des anarchistes fumeurs de cannabis qui vivent aux crochets de la société. Mais Christine n’a pas vraiment le profil. « J’ai toujours voté à droite et je recommencerai, annonce-t-elle. À Paris, j’ai vraiment connu la peur après les attentats contre Charlie Hebdo. Je veux qu’on me protège. »

Mimouna doit faire face aux réflexions stigmatisantes et racistes

De l’autre côté du pont de pierre, en cours de rénovation et qui enjambe la rivière traversant le village, Yasmine est descendue chercher du pain, emmitouflée dans une large écharpe. Pour elle aussi, le climat instauré par les attentats, l’état d’urgence et les amalgames qui découlent de tout ça vont orienter le choix de son bulletin, mais différemment… Elle parle à voix basse, l’œil rivé sur les fenêtres alentour, craignant qu’une oreille malveillante soit à l’écoute derrière un volet. « Dans cette période, j’ai peur du score que peut faire le Front national, confie cette aide-soignante à la retraite. Je voterai dimanche pour lui faire barrage. »

Mimouna, une mère au foyer à peine trentenaire, est pour sa part attablée à la terrasse d’un café. « Le FN va monter, c’est sûr, affirme-t-elle dans un haussement d’épaules. Ça fait peur, mais à qui la faute ? Moi je fais le choix de l’indifférence. » La jeune femme ne se rend plus aux urnes depuis trois ans. Son mari non plus. « Avant, je votais à gauche, sourit-elle. Maintenant, ils sont tous devenus pareils. Beaucoup de mes amis ne se déplaceront pas. » Il y a quelques jours, au loto du village, elle a dû faire face à une multitude de réflexions stigmatisantes et racistes. « En France, il y a bientôt plus de mosquées que d’églises », énonce-t-elle. Ou bien : « À l’école ils vont nous obliger à manger de la viande halal… Les gens parlent comme ça. » Mimouna est en colère, mais aussi complètement désabusée. « Qu’est-ce que vous voulez ? Ce n’est pas une élection qui rendra les imbéciles plus intelligents. »

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Tag(s) : #Elections, #Reportage
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