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Calais. Une catastrophe humanitaire menace plus de 6 000 réfugiés

La situation de « la jungle » s’est dégradée depuis la fin de l’été. Entre insalubrité des lieux et violences en tout genre, les exilés, de plus en plus nombreux, tentent de survivre. Les ONG pointent l’inefficacité des décisions de l’État et veulent le forcer à prendre des mesures à la hauteur des enjeux.

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Calais (Pas-de-Calais), envoyé spécial.

Sur son pantalon, les taches de sang coagulé témoignent encore de l’agression subie le week-end dernier. Cette nuit-là, trois de ses compatriotes lui sont tombés dessus. À une étape de leur exil, en Turquie, Icham leur avait proposé de les aider à porter un lourd bagage. Mais il s’était fait contrôler par la police et avait disparu de la circulation. Ils se sont retrouvés dans « la jungle », le bidonville d’État où se concentrent, dans le Calaisis, ceux qui fuient les guerres et la pauvreté. « Ils m’ont demandé pourquoi je n’avais pas ramené leur sac, explique cet Afghan de 34 ans au visage tuméfié. J’ai raconté ce qui s’est passé, mais la nuit venue, ils sont arrivés à trois et m’ont tabassé à coups de chaussettes remplies de pierres. »

Ici, à Calais, où s’entassent, selon la préfecture, 6 000 de nos semblables venus d’Afrique ou du Moyen-Orient, la tension est à son comble. À un état sanitaire alarmant et des conditions de vie inhumaines s’ajoutent insécurité et violences qui ne sont pas uniquement le fait de quelques bandes revanchardes.

Médecins du monde (MdM) et le Secours catholique, lassés de tirer la sonnette d’alarme, ont décidé, vendredi dernier, aux côtés de requérants soudanais, érythréens, irakiens, afghans et syriens, de déposer devant le tribunal administratif de Lille un recours en référé. Les deux associations demandent au juge de forcer l’administration à prendre en urgence « des mesures de nature à répondre, sans condition et sans délai, aux besoins essentiels et vitaux de toutes ces femmes, hommes et enfants exilés ». Pour l’heure, l’État a choisi une tout autre méthode. La répression et l’improvisation prévalent sur la prise en compte d’une situation à la limite de la catastrophe humanitaire.

« Tous les jours, on soigne des mains et des mâchoires cassées »

Sur le chemin des Dunes, à quelques dizaines de mètres du centre Jules-Ferry, l’accueil de jour sous-calibré mis en place, il y a quelques mois, par le ministère de l’Intérieur et la mairie de Calais, Moussa discute avec un groupe d’amis. Il est particulièrement agité et tient à montrer la vidéo où l’on voit une demi-douzaine de policiers le tabasser. Pendant qu’il sort son smartphone, un autre homme arrive et pointe du doigt son arcade sourcilière enflée : « C’est la police qui m’a fait ça, à moi aussi. »

« Tous les jours, on soigne des mains et des mâchoires cassées, indique Amin Trouvé-Baghdouni, un des responsables des cellules d’urgence de MdM. J’ai récemment soigné une personne qui avait le visage brûlé par des gaz lacrymogènes. En plus des rixes entre exilés et des bavures policières, on doit faire face, aussi, à la violence de certains groupes racistes. »

Ce médecin est un habitué des zones à risque : Afghanistan, Pakistan, Kosovo… À peine rentré d’une mission en République centrafricaine, c’est la première fois en trente ans qu’il intervient en France. « Nos équipes sont de plus en plus en danger ici, ajoute-t-il. Je suis là pour mettre en place un dispositif de sécurité adapté. » Lors d’une manifestation anti-immigrés, il y a quelques semaines, une voiture de l’ONG a été prise à partie. Quant à la clinique temporaire implantée au milieu du bidonville, elle est tellement engoncée au milieu des habitats de fortune qu’Amin craint de ne pouvoir évacuer les bénévoles en cas d’urgence. Le médecin est aussi inquiet pour les plus vulnérables. « C’est impossible de faire un recensement précis mais on estime à 400 le nombre de femmes présentes dans le camp et presque autant d’enfants », assure-t-il. Près de 300 mineurs isolés vivraient également parmi la foule des laissés-pour-compte.

Des placements en rétention en dehors de toute légalité

« Les femmes et les enfants doivent faire vraiment attention, prévient François Guennoc, responsable de l’Auberge des migrants. Il y a des trafiquants de toutes sortes qui sévissent ici.» Ce militant, présent quotidiennement dans le camp et qui coordonne l’action de près de 150 bénévoles, est particulièrement préoccupé par la récente disparition d’un adolescent. C’est le deuxième en quelques jours.

Dans la boue, sous des tentes et cabanes de fortune, survivent à Calais ceux qui cherchent un moyen de gagner l’Angleterre, mais aussi de nombreux demandeurs d’asile qui, selon la loi, devraient être pris en charge dans des centres d’accueil prévus à cet effet, les fameux Cada. On croise également des personnes ayant obtenu leur statut de réfugié mais qui, faute de moyens, préfèrent rester ici en attendant mieux. C’est le cas de Sikandar. Cet Afghan, censé être placé sous protection internationale depuis 2014, avait témoigné de son parcours sur une des scènes de la Fête de l’Humanité. Aujourd’hui, il est encore occupé à se construire un abri en bois et bâches plastiques au cœur du bidonville. « Hier soir (lundi – NDLR), j’étais à l’hôpital, raconte l’homme au regard noir. J’ai discuté avec un jeune Égyptien complètement choqué. Il venait d’apprendre qu’un de ces amis était mort renversé par une voiture sur l’autoroute aux abords du tunnel sous la Manche. » Au sein de la clinique d’urgence de MdM, on évoque aussi ce drame qui vient grossir le recensement macabre des migrants morts en voulant rejoindre « l’eldorado britannique ». En moins de trois mois, on en compte près d’une vingtaine.

L’urgence humanitaire à Calais n’est plus à démontrer. Même Médecins sans frontières (MSF), ONG habituée à intervenir dans les zones de grande insécurité, est en train de se déployer sur place. « Nous n’étions plus intervenus en France depuis les événements au Kosovo », indique Xavier, logisticien au sein de MSF, chargé de préparer le terrain à l’arrivée d’équipes supplémentaires. Elles viendront s’ajouter à celles déjà venues porter main-forte au dispositif mis en place par MdM.

Une mission médicale interministérielle a récemment recommandé « une médicalisation de proximité » pour répondre à l’urgence et le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a évoqué un plan de « mise à l’abri ». Mais, au lieu de cela, ces dernières semaines, on a assisté au placement en rétention de plusieurs dizaines de réfugiés, en dehors de toute légalité. Des avions bombardiers ont été affrétés pour conduire des dizaines d’exilés vers des centres de rétention administratifs (CRA), à Nîmes, Lyon, Rennes…

Mardi matin, près de 300 noms figuraient sur des listes affichées à l’une des entrées du bidonville. Elles répertoriaient les personnes qui devaient emprunter, dans la journée, des bus devant les conduire dans des centres d’accueil improvisés éloignés de Calais. Officiellement, ces placements doivent leur permettre de souffler pendant un mois et d’être mieux orientées. Mais le dispositif laisse songeur : 99 % des inscrits sont soudanais. De quelle orientation vont-ils bénéficier ? Depuis des mois, les associations de défense des droits des étrangers témoignent de mises en rétention et d’expulsions de plus en plus nombreuses impliquant en majorité des personnes originaires du Soudan… « Je suis de l’est du pays, raconte Issa. J’ai traversé le Darfour et la Libye. J’ai rejoint l’Italie par la mer. Au Soudan, Béchir n’aime pas les Noirs. Il nous tue. Tu ne peux rien dire sinon…» Le jeune homme se tait finalement et croise devant lui ses poignets pour signifier des menottes. En fuyant vers l’Europe, il avait décidé qu’on ne les lui passerait plus.

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Calais. Une catastrophe humanitaire menace plus de 6 000 réfugiés
Tag(s) : #Reportage, #Calais, #Exilés, #Immigration
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