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Réfugié. « Ici, je veux vivre et aller à l’école »

Depuis un mois, de jeunes exilés sans famille dorment au lycée international de Valbonne. Un peu de répit, mais ils craignent pour leur avenir.

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Valbonne (Alpes-Maritimes), envoyé spécial.

Dans les allées du grand parc arboré du centre international de Valbonne (CIV), on a l’habitude d’entremêler français et langues étrangères au cours d’une même conversation. Dans cet établissement scolaire se côtoient chaque année des lycéens de toutes origines, la plupart issus de familles de diplomates et cadres supérieurs. Mais depuis le début du mois de septembre, de nouveaux jeunes sont arrivés. Eux aussi sont étrangers mais ne suivent pas de cours. Ce sont des réfugiés de moins de 18 ans, hébergés dans l’internat du lycée dans le cadre des dispositifs départementaux pour la prise en charge des mineurs isolés étrangers (MIE). « Ça fait trois jours que je suis ici », raconte Omar Youssouf, un Soudanais de 15 ans. Parti il y a cinq semaines de Libye, l’adolescent a plusieurs fois essayé de passer la frontière en train, entre Vintimille et Menton. « À trois reprises j’ai été reconduit en Italie avant de parvenir à rejoindre Cannes. J’ai été hébergé dans un foyer, mais ils m’ont mis dehors parce que je n’avais pas de papiers. La police m’a attrapé et amené ici. »

Depuis le 3 septembre, le CIV est utilisé par le conseil départemental comme plate-forme d’accueil pouvant recevoir une cinquantaine de MIE. « On agit dans le cadre du droit national et de la convention internationale des droits de l’enfant », rappelle le directeur de cabinet du préfet des Alpes-Maritimes, François-Xavier Lauch. Les jeunes sont hébergés pendant cinq jours pour une évaluation de leur situation et de leur âge. S’ils sont bien identifiés comme mineurs isolés, le procureur saisit le juge des enfants, qui ordonnera un placement.

« C’est une sorte de gare de triage »

Plusieurs associations dénoncent la méthode. « C’est une sorte de gare de triage », dénonce Hubert Jourdan, de l’association Habitat et citoyenneté, à Nice. Il y a quelques jours, ce militant a récupéré deux jeunes dans la rue qui venaient d’être mis à la porte du CIV. Après les avoir hébergés, il les a conduits lui-même au tribunal pour enfants. Le juge a admis leur minorité et a signé une ordonnance de placement. Ces cas ne sont pas isolés. « Des charrettes de jeunes subissent des tests osseux censés définir leur âge », s’indigne Mireille Damiano, avocate à Nice et ancienne présidente du Syndicat des avocats de France. Des examens médicaux, jugés « non fiables » par le commissaire aux droits de l’homme et le comité d’éthique de la médecine, employés par plusieurs conseils départementaux pour éloigner des MIE de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Récemment, dans le département du Rhône, Ruth, 15 ans et demi, a été condamnée à deux mois de prison pour escroquerie parce qu’un de ces tests l’a dite majeure alors qu’elle était prise en charge par l’ASE. « La maturation d’un individu diffère suivant son sexe, son origine ethnique ou géographique, son état nutritionnel ou son statut économique. Il n’est pas éthique de solliciter un médecin pour pratiquer et interpréter un test qui n’est pas validé scientifiquement », indiquait, en janvier 2014, le Haut Conseil de la santé publique.

À Valbonne, dans la pinède du CIV, Omar, l’adolescent originaire de Khartoum, a trouvé un peu de répit, mais craint pour son avenir. « Ils m’ont dit que dans un jour ou deux je verrai un médecin et qu’ensuite j’irai ailleurs, explique-t-il. Moi, je voudrais aller à l’école. Ici, on ne fait que dormir et manger. » Si à la suite de son évaluation, il n’est pas considéré comme mineur isolé, il ira rejoindre ceux qui peuplent les bidonvilles du Calaisis ou les campements de la région parisienne. À moins qu’il ne soit manu militari reconduit au Soudan. Depuis quelques semaines, les associations alertent sur le sort réservé à certaines nationalités d’exilés et en particulier aux compatriotes d’Omar. « On ne s’occupe que de majeurs placés en rétention en vue de leur expulsion, indique Yann, employé du Forum réfugiés, une association de soutien aux détenus au centre de rétention administrative de Nice. En ce moment, on reçoit presque uniquement des Soudanais. On vient juste de faire un recours au tribunal administratif pour deux jeunes qui devaient être expulsés vers Khartoum. »

La prise en chage n’est pas à la hauteur des enjeux

Pour l’heure, à Valbonne, parmi les enseignants, les lycéens et leurs parents, on veut massivement aider les jeunes réfugiés. « À leur arrivée, il y a eu un grand élan de solidarité, témoigne Frédéric Gauvrit, professeur d’histoire au CIV et syndiqué au Snes. Une centaine de collègues sont prêts à les accompagner. 180 familles sont volontaires pour en héberger le week-end. » Les enseignants ont sollicité le recteur pour qu’un suivi éducatif soit mis en place et que des associations spécialisées puissent intervenir dans l’établissement. « Je m’occupe par ailleurs de l’animation d’une radio et d’un cinéma dans le lycée, continue Frédéric. On voudrait pouvoir les faire participer. Il faut changer l’orientation de cet hébergement. » Mais pour le directeur de cabinet du préfet, tout n’est pas aussi simple. « On est dans le cadre de la protection judiciaire de l’enfance, précise-t-il. C’est au juge de définir les activités de ces jeunes. »

Au-delà des déclarations de bonnes intentions du gouvernement autour de quelques milliers de réfugiés syriens, nous sommes loin d’une politique d’accueil à la hauteur des enjeux. « Même quand ils sont placés, beaucoup de ces jeunes se retrouvent dans une chambre d’hôtel avec parfois seulement un sandwich comme repas, reprend Mireille Damiano. Ils errent toute la journée. Il y a, en France, un défaut évident de prise en charge de ces réfugiés mineurs et isolés. »

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Tag(s) : #Immigration, #Reportage, #Exilés, #Mineurs isolés étrangers, #Frontière italienne
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