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Le marché honteux des contrôles aux frontières

Depuis quinze ans, le business de la sécurité et du contrôle aux frontières n’a cessé de grossir, pour le plus grand bonheur du complexe militaro-industriel. Qui exerce un lobbying intense sur les décisions de l’Union européenne. Avec un objectif unique : le profit. Enquête.

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La commission des Budgets du Parlement européen a récemment proposé une augmentation du budget de l’Union européenne (UE). 55,7 millions d’euros pourraient être alloués à l’aide humanitaire. Et 400 millions à ce qu’elle nomme « la crise des réfugiés ». Problème : sur cette somme, seuls 300 000 euros seraient consacrés au Bureau européen d’aide à l’asile, quand 300 millions pourraient abonder les dispositifs d’externalisation des politiques migratoires de l’UE, par le biais d’accords avec les pays limitrophes des zones de conflit, pays de départ ou de transit. Prévu le 11 novembre à La Valette (Malte), le sommet euro-africain sur « la migration et le développement » devrait prolonger les orientations déjà entrevues à Rabat, en 2006, ou Khartoum, en 2014. Des « processus » qui avaient fait la part belle aux régimes dictatoriaux d’Érythrée et du Soudan. Par ailleurs, Europol, l’offi ce de police intergouvernemental, et Frontex, l’agence de contrôle des frontières de l’Union, devraient eux aussi voir leurs subsides gonfler. En 2005, quelques mois après sa création, Frontex disposait d’un budget de 6 millions d’euros. Aujourd’hui, il dépasse les 115 millions. Des chiff res qui illustrent la part grandissante des logiques sécuritaires et xénophobes visant au renforcement d’une « Europe forteresse ».

Au-delà des postures idéologiques, ces choix politiques sont étroitement liés au pouvoir de la finance. Les industriels de l’armement et de la sécurité agissent, depuis une quinzaine d’années, de façon plus ou moins opaque, au sein des institutions européennes, par le biais de groupes de conseil et de programmes de recherches et développement, afin de capter les budgets liés au contrôle des frontières et à la sécurité intérieure.

L’émergence de lobbys très actifs

« Après le 11 septembre 2001, ces industries se sont engouffrées dans la brèche ouverte par les logiques de fichage généralisé, de contrôles et de protection des frontières, explique Claire Rodier, juriste et auteure, en 2012, de Xénophobie Business. À quoi servent les contrôles migratoires ? (La Découverte). Ces groupes financiers ne sont pas forcément racistes ou anti-immigrés, mais ils ont senti qu’il y avait à l’époque des convergences d’intérêts. » Dès lors, on a vu émerger des lobbys très actifs menés par les entreprises de l’aéronautique et de l’armement. Celles-ci ont commencé à prendre une part de plus en plus importante dans des groupes de travail public-privé chargés de faire des préconisations au Conseil de l’Europe. Elles ont intégré des programmes de recherches financés par l’UE, bénéficiant de mannes importantes pour développer leur arsenal de surveillance, de contrôle et d’armement. In fine, ce sont ces mêmes entreprises qui raflent les contrats de construction de barrières intelligentes et arment les États membres de l’UE dans leur fuite en avant pour limiter les flux migratoires.

Le système se met en place dès 2003 avec la constitution du Groupe de personnalités (GoP) constitué de bureaucrates européens et de représentants de huit entreprises comme Thales, Safran, EADS ou Finmeccanica… L’année suivante, l’agence Frontex est créée et la Commission européenne alloue alors 65 millions d’euros au programme bisannuel d’Actions préparatoires pour la recherche sur la sécurité (PASR). Trente-neuf projets sont mis en place. Les deux tiers sont gérés par les entreprises membres du GoP ou de l’Association des industries de défense et d’aérospatiale européennes (ASD) qui, à Bruxelles, emploient, aujourd’hui encore, près d’une vingtaine de lobbyistes.

À l’époque, le cadre juridique qui devait régir ce type de programme était sujet à controverse au sein de la Commission européenne. Le choix a été fait qu’ils soient placés sous l’auspice de l’article 157 du traité de Maastricht concernant « la coordinations des actions nationales en vue d’assurer la compétitivité de l’industrie de la communauté » plutôt que de l’article 163 sur la recherche et le développement. Le PASR se développe dès lors pour répondre aux objectifs de la direction générale de l’industrie qui souhaite « garantir l’ouverture du marché intérieur de produits et soutenir la présence européenne » sur les marchés mondiaux. L’idée européenne de départ d’aboutir à « une société de la connaissance » par le biais de la recherche et du développement passe aux oubliettes. « La mission légitime de l’industrie de la défense et de la sécurité consiste à fournir aux gouvernements nationaux et à leurs alliés les capacités nécessaires à la mise en œuvre de leurs politiques de défense et de sécurité, souligne un rapport du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip). Autrefois majoritairement étatiques, les représentants de cette industrie ont été privatisés et inscrits dans une logique de marché leur imposant désormais compétitivité et rentabilité. Parce que l’Union européenne a progressivement voulu réguler ce domaine, les industries de l’armement entendent voir leurs intérêts relayés au plus haut niveau décisionnel. »

4 milliards d’euros alloués à la ligne budgétaire « sécurité et espace »

Ainsi, en 2005, un nouveau groupe est créé dans lequel on retrouve les représentants des mêmes entreprises que celles présentes dans le GoP : le Conseil consultatif pour la recherche européenne sur la sécurité (Esrab). Il est coprésidé, en 2006, par Markus Hellenthal, administrateur d’EADS, qui a ensuite travaillé pour Thales. En 2007, un troisième comité voit le jour, le Forum européen pour la recherche et l’innovation en sécurité (Esrif). Parmi ses vice-présidents, Giancarlo Grasso, de la société italienne d’armement Finmeccanica. Le groupe de travail « sécurité des frontières » de l’Esrif est, pour sa part, présidé par Erik Berglund de Frontex, avec comme adjoint, Giovanni Barontini, lui aussi représentant de Finmeccanica. C’est sur les recommandations de ce forum que se fonde le 7e Programme-cadre de l’UE pour la recherche et le développement (FP7) dont les budgets alloués servent finalement, entre 2007 et 2013, à toute une série de dispositifs de contrôle aux frontières mis entre les mains des entreprises européennes de sécurité et d’armement. Le FP7 a financé, entre autres, les programmes de « surveillance et d’interopérabilité des frontières » Seabilla, mise en œuvre par les entreprises Selex, EADS, Thales, TTI Nord et Indra, pour un budget de 15,5 millions d’euros. Sont aussi financés le programme Talos, piloté par TTI Nord et l’entreprise israélienne IAI, à hauteur de 3,9 millions d’euros, et le programme Operamar, mené par Thales, Indra et Selex, pour 669 000 euros. Ou encore Perseus, le programme de « protection des mers européennes et des frontières par un usage intelligent de la surveillance », qui rapporte 43,6 millions d’euros à EADS et Boeing. Oparus, un système de surveillance par drones rapporte, lui, 1,4 million d’euros à Sagem, BAE Systems, IAI et deux filiales de Thales…

En tout, 4 milliards d’euros auront été alloués à la ligne budgétaire « sécurité et espace » du FP7, entre 2007 et 2013. Soit 570 millions par an. À titre comparatif, la recherche environnementale n’aura bénéficié sur cette période que de 360 millions d’euros et celle sur de nouvelles sources d’énergie, de 419 millions. Mais ça ne s’arrête pas là. En 2013, l’Union européenne lance un nouveau programme inspiré de l’ensemble des dispositifs « sécurité » du FP7 et dont la fameuse « crise migratoire » devrait légitimer la mise en place aux yeux des opinions publiques. Il s’agit du dispositif Eurosur qui doit s’étaler sur la période 2014-2020. Fin 2013, Thales, Amper, EADS et les entreprises espagnoles Indra et GMW signent des contrats avec les ministères de l’Intérieur de plusieurs pays membres de l’UE pour la construction de nouvelles barrières et des contrôles « intelligents » aux frontières. Pour la seule entreprise Safran, la vente de produits dédiés à « l’identification » représente, en 2014, 64 % de son chiffre d’affaires lié à la sécurité, dont le montant total atteint 1,5 milliard d’euros. Selon le Grip, le budget affecté à la sécurité par l’UE atteint, en 2013, 1,35 milliard d’euros.

Les frontières européennes deviennent infranchissables. Nos semblables qui fuient les guerres et la pauvreté cherchent d’autres voies pour trouver refuge au sein de l’UE. Depuis deux ans, le rythme des naufrages et le nombre d’hommes et de femmes morts en Méditerranée a pris des proportions jamais atteintes. Parallèlement, ces derniers mois, la logique sécuritaire dont tire profit l’industrie de l’armement a elle aussi passé un cap. Le budget de l’opération militaire « Eunavfor Med », lancée dans les eaux libyennes pour détruire les bateaux utilisés par les passeurs pour le transport des réfugiés, dépasse les 11 milliards d’euros. Il vient s’ajouter aux contrats mirobolants passés, dans le cadre d’Eurosur, entre les États et ces mêmes entreprises.

Depuis 2003, les entreprises de sécurité et d’armement surfent donc sur la guerre contre le terrorisme et la peur de l’immigré pour engranger des profits colossaux. « Arrêtez de faire des pubs machistes avec des missiles et des avions de chasse, utilisez plutôt le langage de la société civile et présentez-vous comme protégeant la liberté des citoyens », soufflait, en mars 2004, lors du sommet européen des affaires de Bruxelles, Gilles Merritt, un ancien correspondant du Financial Times, aux industriels de l’armement. Ces derniers ont reçu le message « cinq sur cinq ».

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Tag(s) : #Immigration, #Décryptages, #Exilés, #Europe forteresse, #Mes unes
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